LE CHAT DE LA STREET T.V.

lundi 20 février 2012

FRANC-MAÇONNERIE : Les connivences entre grands patrons et politiciens se compte par centaines (1/2)

«La maçonnerie n'est pas un réseau en soi, c'est une sorte de toile, à l'image d'un Internet privé, où les maçons naviguent au gré des opportunités, dans l'ombre, en pratiquant la protection mutuelle. Peu à peu, ils ont constitué de véritables places fortes, des fiefs, où, bien souvent, ils imposent leur loi.

Illustration. L'ardoise héritée du Crédit lyonnais - une quarantaine de milliards de francs - ne suffisait pas? En 1995, le gouvernement Balladur a mis en place un plan de sauvegarde, qui mérite très peu son nom puisqu'il a surtout contribué à doubler l'addition pour le contribuable. C'est la création du CDR (Consortium de réalisation), une infernale machine à fabriquer des pertes supplémentaires. Après avoir récupéré l'essentiel des actifs non bancaires du Crédit lyonnais (portefeuille immobilier et boursier, participations industrielles diverses et variées), le CDR est chargé de les vendre au mieux, mais surtout au plus vite. Le vice du système est apparu très vite: annoncer publiquement que «tout doit disparaître» n'est pas le meilleur moyen d'en tirer un bon prix, d'autant que, séparé du Crédit lyonnais, le CDR ne dispose pas du moyen de pression du banquier sur son débiteur. Rétrospectivement, ce plan de sauvegarde apparaît tellement débile que certains financiers s'interrogent: cette gigantesque braderie n'aurait-elle pas été volontairement organisée au profit de quelques-uns?

Hasard ou préméditation, les rênes du CDR ont en tout cas été largement confiées à des mains sûres. Si Michel Rouger, ancien président du tribunal de commerce de Paris, n'est qu'un «maçon sans tablier», son successeur à la tête du CDR, Raymond Lévy, ancien PDG de Renault, l'est pour de bon. L'accumulation de dossiers litigieux démontre que le CDR n'a pas toujours protégé au mieux l'intérêt du contribuable. Un ancien responsable écarté pour avoir refusé d'obéir à une injonction écrite du gouvernement Juppé, qui voulait favoriser un homme d'affaires proche de Jacques Chirac, s'en est ému, sur procès-verbal, devant un juge d'instruction: «Je pense avoir agi dans l'intérêt du Crédit lyonnais et non pas dans l'intérêt de diverses coteries, qu'elles soient d'ordre politique ou autre, notamment maçonnique Cette indignation lui coûtera cher. [...]


La banque, et pas seulement le Crédit lyonnais, est, en vérité, un monde truffé de maçons. D'un côté, les banquiers traditionnels, appartenant à la GLNF [Grande Loge nationale française], réputée aimer les (bonnes) affaires, où se retrouve une partie des happy few du business; de l'autre, les hauts fonctionnaires, plus souvent membres du GO [Grand Orient] ou de la GLF [Grande Loge de France], qui ont pantouflé dans de prestigieuses maisons au gré des nationalisations-privatisations. Ambroise Roux, ancien élève de Polytechnique, ingénieur des Ponts et Chaussées, qui a fait carrière à la direction de la Compagnie générale des eaux, chez Rivaud ou chez Pinault, fondateur de la très puissante Association française des entreprises privées (Afep), était en quelque sorte leur parrain, faisant et défaisant les carrières jusqu'à sa mort. Il était lui-même maçon. Comment pourrait-il en être autrement? Comme le patron mythique de l'Union des mines (devenue Indosuez), président d'honneur de la Compagnie industrielle Jack Francès, le banquier protestant Jean-Marc Vernes, André Levy-Lang, président de la Compagnie bancaire, ou Pierre Richard, PDG du Crédit local de France.

Une banque comme le Crédit commercial de France (CCF) est, depuis des décennies, présidée par des frères «trois points»: Jacques Merlin, Claude Jouven, Gabriel Pallez. Et quand le PDG ne l'est pas, on peut être assuré que c'est le cas de son no 2. L'actuel directeur général du CCF, l'inspecteur des finances Charles-Henri Filippi, est un frère. Il ne s'en cache pas vraiment. Au sein de la hiérarchie, certains cadres s'émeuvent de quelques promotions triangle ou, à l'inverse, de la mise à l'écart de profanes.

Loin d'être l'apanage de la fonction publique, comme cela a été le cas dans le passé, la maçonnerie recrute donc désormais dans tous les milieux, y compris dans la sphère patronale. Pour un dirigeant d'entreprise, le passage «sous le bandeau» ouvre les portes de tous les lieux de pouvoir, et des contre-pouvoirs. S'assurer de l'avancement d'une subvention ou d'un permis de construire, repérer le député qui sera prêt à déposer un amendement favorable, obtenir une décoration pour un cadre, prévoir l'évolution de la législation... Dans tous ces actes quotidiens, il est toujours bon d'avoir le bras long. Mais l'appartenance à la franc-maçonnerie présente un autre intérêt, beaucoup moins connu: permettre aux patrons de nouer des contacts à tous les niveaux hiérarchiques de l'entreprise, y compris la base, pour mieux s'informer. Efficace? Ils le disent. Certains affirment ainsi que le patron du Figaro, Yves de Chaisemartin, a réussi à nouer des liens privilégiés avec les ouvriers du Livre grâce à des connexions maçonnes. Difficile à vérifier, bien sûr. S'il y a peu de frères à la CGT, ils sont nombreux, traditionnellement, dans tous les métiers du livre.

Maints dirigeants maçons finissent ainsi par devenir des obsédés du renseignement. Peu avant sa mort, en 1987, l'ancien grand maître du Grand Orient, Michel Baroin, patron de la GMF et de la Fnac (sa filiale), y avait engagé Nicolas Crespelle comme directeur financier adjoint. Quelques jours plus tard, Baroin appelle Crespelle pour lui demander d'avoir la gentillesse de prendre dans son équipe le fils d'un de ses amis. Crespelle n'a aucune raison de refuser. Le garçon est plutôt sympathique. Le courant passe. Au bout de quelques jours, il finit par lui expliquer qu'il a été placé là dans le but de le surveiller: régulièrement, il doit faire un rapport sur les personnes qu'il voit, avec qui il déjeune ou à qui il téléphone. De tels procédés sont évidemment rarissimes; en plus d'être maçon, Baroin était, il est vrai, policier aux renseignements généraux. Mais ils dénotent un état d'esprit.

Nombre de patrons célèbres ont ainsi, un jour, «frappé à la porte du temple», selon l'expression consacrée. L'aspect philosophique de la démarche y est sans doute pour beaucoup. Mais pas seulement. Christian Blanc, ex-PDG de la RATP et d'Air France, président de Merrill Lynch France et administrateur de Carrefour? Louis Gallois, président de la RATP, puis de la Snecma, d'Aerospatiale et enfin de la SNCF? Francis Mer, PDG d'Usinor? Le fabricant de lunettes Alain Afflelou? Henri Lachmann, président du groupe Schneider, membre du conseil de surveillance d'Axa et de Paribas? Daniel Dewavrin, ancien patron d'Epéda-Bertrand Faure, aujourd'hui président de la très puissante fédération patronale l'Union des industries métallurgiques et minières (UIMM)? Tous des «enfants de la veuve» qui ont su se frayer un chemin jusqu'au sommet du pouvoir. Sans oublier Jacques Marchandise, qui fut président délégué de Pechiney puis d'Hachette, Jean Bergougnoux, ex-président de la SNCF, Pierre Eelsen, président d'honneur d'Air Inter, Jean-Claude Leny, ancien président de Framatome (qui dément), Jean Syrota, président d'honneur de la Cogema (qui dément, lui aussi!), ou Bernard Esambert, l'ancien président de la Compagnie financière Edmond de Rothschild, aujourd'hui membre du collège de la Commission des opérations de Bourse (COB).
Dans la plupart des grandes entreprises, privées ou publiques, qu'il s'agisse de la Lyonnaise des eaux, de Vivendi, de Bouygues, du groupe Bolloré, d'Elf, d'EDF, de la SNCF ou encore de la Caisse des dépôts et consignations, la présence de maçons est jugée indispensable. De fait, ne pas avoir accès à ce réseau présenterait un handicap certain. La rapidité et la qualité de l'information sont parfois le nerf de la guerre dans les affaires. Or les maçons sont réputés avoir des contacts dans tous les milieux, être capables, à tout moment, de solliciter l'interlocuteur adéquat. En 1999, un cadre postule un emploi à la direction de la communication d'un grand groupe. L'entretien d'embauche commence à peine que le directeur des relations humaines lui demande tout de go s'il fait partie de la franc-maçonnerie. Sans ce viatique, ce n'était même pas la peine de poursuivre.

EDF: 116 000 salariés, la troisième entreprise française par son chiffre d'affaires. Un Etat dans l'Etat, avec ses filiales, ses fiefs, ses secrets, nucléaire oblige. Et un mode de fonctionnement très codifié. «EDF a toujours toléré des sureffectifs contre le soutien sans faille de la CGT à la politique nucléaire, explique un dirigeant. Face à la puissance du syndicat, l'encadrement s'est organisé. La maçonnerie a, si l'on ose dire, servi de ciment. D'autant plus que, de Paul Delouvrier [son premier président] à François Roussely [son actuel président], en passant par Marcel Boiteux, Gilles Ménage ou Edmond Alphandéry, tous, à peut-être une exception près, sont maçons. J'ai fini par me faire initier moi-même. Sinon, à un certain niveau de responsabilité, on n'est plus dans le coup.»

Mais ce ciment peut craquer, quand l'enjeu politique vient bousculer des positions acquises. Ainsi, au printemps 1998, la guerre fait rage au sein d'EDF. D'un côté, son président, Edmond Alphandéry. Cet universitaire, ancien ministre de l'Economie d'Edouard Balladur, a été parachuté à la tête de ce monument de l'industrie française par Alain Juppé, au lendemain de la victoire de Jacques Chirac, en remerciement de sa neutralité bienveillante lors des derniers mois de la campagne présidentielle. De l'autre, Pierre Daures, ingénieur des Ponts et Chaussées, directeur général depuis 1996, vingt-deux ans de service au sein d'une maison dont il connaît les moindres recoins. Cabales, coups fourrés, le conflit fait l'objet d'un véritable feuilleton dans la presse économique. Certains ministres s'en mêlent. Un témoin raconte: «Il y avait une haine personnelle entre les deux hommes. L'arrivée d'Alphandéry était une insulte pour les baronnies d'EDF.» D'autant qu'il a voulu récupérer tous les pouvoirs, en transgressant, selon ses détracteurs, la loi de nationalisation de 1946. «Mais on ne comprend rien à ce qui s'est passé, poursuit ce cadre supérieur, si on néglige le fait qu'Alphandéry, membre de la GLNF, mettait les pieds dans une chasse gardée du GO, auquel appartient Daurès.» Contre ce partage des pouvoirs et des secrets qui vont avec, certains syndicalistes, rivaux de la CGT, ont décidé de créer une association: l'ADCCP, Association de défense de ceux qui ont le courage de parler. Finalement, en 1998, Lionel Jospin désavouera les deux hommes et nommera François Roussely. Daurès sera récupéré par son ami Martin Bouygues, comme directeur général du groupe de BTP. Un juste renvoi d'ascenseur, cet ingénieur des Ponts et Chaussées ayant été à l'origine d'un partenariat entre EDF et Bouygues dans Saur International; la Cour des comptes vient d'ouvrir une enquête sur ces casquettes successives de Pierre Daurès. Quant à Alphandéry, il a trouvé refuge au conseil consultatif de la Banque de France.

Pour mener des opérations coups de poing ou riposter en cas de Blitzkrieg boursier, les hommes d'affaires n'hésitent pas à actionner ces relais extrêmement efficaces. Ainsi, en 1999, victime d'un raid hostile déclenché par Vincent Bolloré, qui l'accuse ouvertement de présenter des comptes inexacts, Martin Bouygues recourt sans vergogne aux ficelles maçonniques pour échapper à ce mauvais feuilleton boursier. Pour couper court aux accusations (les investissements colossaux dans le téléphone mobile n'étaient pas provisionnés à une hauteur suffisante, d'après le raider), le président de Bouygues réplique en dégainant l'avis de son expert-comptable, ancien président (maçon) de la Compagnie nationale des commissaires aux comptes, assurant au contraire que tout est absolument d'équerre. Les profanes n'y voient que du feu. Plus tard, et discrètement, la Commission des opérations de Bourse - le gendarme boursier - obligea de fait le groupe Bouygues à modifier sa comptabilité. Mais l'important pour le leader du BTP était de repousser l'infâme accusation de faux bilan qui circulait au plus fort de la tourmente.

Les deals trois points sont parfois bien plus sophistiqués et visent des objectifs de longue haleine. «Les fonds de pension sont un projet maçonnique car il y a du business à se faire», affirme un frère de la GLF, écoeuré par ces assureurs qui profitent des travaux en loge pour faire du lobbying en faveur de la retraite par capitalisation, leur grand credo du moment. Claude Bébéar, qui vient tout juste d'abandonner la présidence de la compagnie Axa (leader mondial de l'assurance), catholique traditionaliste, peu suspect de filiation maçonnique, n'est-il pas venu plancher devant la loge Demain (qui regroupe l'élite politique du GO) sur le thème des fonds de pension? Après tout, Bébéar chasse bien en Hongrie en compagnie de Roger Flament, membre du GO mis en cause dans l'affaire de la GMF.

Ce sont pourtant les frères qui ont historiquement milité en faveur de la création d'un régime général de retraite par répartition, réputé solidaire car chaque génération de salariés cotise à un pot commun qui sera réparti une fois la retraite venue, par opposition au système par capitalisation, où les versements sont placés en Bourse avant d'être redistribués. De même, la franc-maçonnerie du début du siècle avait largement participé à l'émergence des mutuelles, également réputées plus solidaires que les compagnies d'assurances privées. Héritières des anciennes sociétés de secours mutuel et du mouvement coopératif et mutualiste, la Mnef, la GMF, les Mutuelles du Mans sont des «nids maçons».

© Albin Michel


source : lexpress.fr

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