LE CHAT DE LA STREET T.V.

mercredi 13 février 2013

FRANC'AFRIQUE : Guerre au Mali. La France replace ses pions en Afrique

LE PLUS. Les Français sont de plus en plus favorables à l'intervention militaire au Mali. Mais continuent de peser sur l'opération Serval des soupçons de néocolonialisme. Pascal Boniface, directeur de l'Institut des relations internationales et stratégiques, explique à quoi tient cette attitude réservée face aux interventions militaires occidentales.


Depuis quelques jours la France intervient au Mali et les premières heures de cette guerre ont failli faire entendre le silence assourdissant des opposants à ces méthodes. Unité nationale, comme en 1914 ! Puis ont commencé à s’exprimer doutes et réserves par les voix du NPA et du PCF, de Dominique de Villepin, de quelques écologistes, puis de rares chroniqueurs (Nicolas Demorand, "Tumeur" dans "Libération" le 15 janvier et les pages du même journal sur le fiasco à Bamako et la complexité de la nébuleuse dite "terroriste ou islamiste", le Huffington Post, la presse algérienne).
C’est sur cette dichotomie entre applaudissements et critiques que je voudrais revenir ici en trois points

Un peu de contexte et d’Histoire
Le Mali a vécu une décolonisation spécifique où pouvoir civil et militaire ont joué, selon les moments, des rôles différents et ont tenu une place variable.
Dans les années 1963-1965, le Mali a dû lutter contre la France, qui n’a pas voulu d’une fédération entre le Mali et le Sénégal et qui a imposé des frontières néo-coloniales en créant des États vassaux ou amis. Côte d’Ivoire, Maurétanie, Sénégal, Mali ont été, dès lors, étroitement surveillés par la France, qui leur a fait jouer à chacun leur rôle.
Dans ce contexte, le président Modibo Keita et le général Soumaré (emprisonné par De Gaulle car fédéraliste, puis libéré grâce à ses états de service, sa bravoure comme colonel de l’armée française, et grâce à ses réseaux à l’étranger et en Afrique, Soninké au Sénégal, en Maurétanie, au Mali) ont fait au Mali ce que de Gaulle faisait en France en quittant l’OTAN et en fermant les bases militaires américaines : ils ont demandé aux forces françaises de quitter le Mali.
En janvier 2011, lors de l’élection, avenue de l’Armée à Sotuba, de la statue du général Soumaré, le président Amadou Toumani Touré a rappelé que les divergences avec la France avaient largement porté sur le non alignement du Mali, sur les critiques des essais nucléaires au Sahara, sur l’aide indirecte apportée par le Mali aux Algériens lors des "événements d’Algérie", autrement dit la guerre de libération dans ce que l’on a appelé à l’époque "la petite guerre des sables". Une leçon à méditer aujourd’hui.


La mémoire perdue
Ces leçons et ce contexte, les dirigeants français - de François Hollande à Laurent Fabius, en passant par Jean-Yves Le Drian, les députés, les sénateurs et la plupart des partis politiques - semblent les avoir oubliés.
Pourtant, le renversement du président Amadou Toumani Touré n’a été ni un hasard ni une surprise. Dès 2010, ce président élu, à la différence de nombre de ses prédécesseurs souvent issus de coups d’État, indisposait largement une partie du personnel politique français. L’armée avait de forts liens avec la Libye, qui finançait aussi une large partie des investissements agricoles à l’Est du pays. Corée et Chine s’intéressaient de très près à ce pays, pour ne pas parler des USA, et l’ambassadeur français fut, en janvier 2011, prié de changer de poste diplomatique tellement les ingérences sarkozystes étaient devenues insupportables.
Certes Amadou Toumani Touré était loin de montrer la capacité de son État et de son gouvernement à régler le problème des revendications touaregs d’indépendance (problèmes vieux comme l’Indépendance, voire antérieurs), certes l’économie marchait mal, certes l’université était en grève larvée parce que Bamako ne pouvait accueillir les milliers d’étudiants venus des campagnes. On reprochait à une grande partie de son personnel politique d’être corrompu.
Mais du discours de Dakar à la guerre de Libye, le retour du néo-colonialisme français avait tout pour déstabiliser les États de la région : mobilité des groupes dits "islamistes" de la Libye vers le Maghreb, surarmement de ces unités très mobiles, instrumentalisation des berbères Touaregs dans les conflits du Nord-Mali, de Maurétanie et risques accrus en Algérie, voire au sud du Maroc où les Sahraouis menaçaient de "venir au secours" de leurs frères. Qui a su profiter des divisions entre MNLA, Aqmi, Mujao, Ansar ed Dine ? Qui a entrepris de négocier avec les uns en montrant le danger que représentaient les autres ?
 
Le coup d’État du capitaine Sanogo, formé aux USA, ne fut pas un hasard : la surprise vint du fait que le président Amadou Toumani Touré se retire aussi vite, sans un coup de feu, sans l’ombre d’une résistance, épargnant le sang malien.


L’opération Serval
Aujourd’hui un gouvernement sans légitimité démocratique "appelle à l’aide la France, avec l’accord unanime de l’ONU". A-t-on vu, en d’autres temps, d’autres manières d’agir du colonisateur ? Il a toujours trouvé une fraction de l’élite locale lui être favorable, de l’Antiquité à nos jours. Les Maliens unanimes applaudissent les troupes qui montent au front. N’a-t-on jamais vu des milliers d’Autrichiens applaudir l’Anschluss ? Des milliers de Français ovationner Pétain ? Combien de temps les Maliens applaudiront-ils les Nigériens, Ghanéen, Tchadiens, aguerris ou non, venus les libérer ? Que se passera-t-il à la première bavure, au premier dégât collatéral, morts de civils, exactions des armées, pillages… ?
Est-ce pour cela que les terroristes et islamistes sont excusables et qu’il ne fallait rien faire ?
Tout d’abord, comme l’a dit très justement Bernard Kouchner mercredi 16 janvier au matin sur France Inter, il fallait mesurer avant l’impact de la guerre en Libye sur la dispersion des armes et des groupes au Maghreb. Il ne fallait pas, comme l’a fait ce même mercredi ce diplomate chevronné, confondre arabes, Touaregs (participants au gouvernement Amadou Toumani Touré avec des ministres), berbères, Soninkés, Bambaras, Wolofs. L’islamisme du Nord-Mali s’opposerait-il à la pratique sage de la religion musulmane au sud ? On revient à des explications simplistes indignes du respect que l’on doit aux peuples.
 
Je ne reviendrai pas sur les questions de droit international que posent certains journaux étrangers et sur la nécessité d’intervenir vite, alors que l’ONU prônait six mois de négociation (que deviennent les efforts pour la paix de Blaise Compaoré ou de Ban Ki Moon ?) et de préparation des troupes africaines. Il y a eu sans doute eu un mouvement rapide vers Bamako et une crainte de la prise de la ville.

L’Histoire dira si les groupes "islamistes" ne sont pas tombés dans un piège, dans une provocation leur laissant croire que le pouvoir était en déshérence à Bamako : souvenons-nous des commissions d’enquête américaines qui ont révélé les mensonges de Colin Powell sur les armes de destruction massive ou de Condoleezza Rice qui avait laissé croire à Saddam Hussein qu’il pouvait envahir le Koweït sans que personne ne s’en offusque. Souvenons-nous de la dépêche d’Ems ou des causes multiples de la guerre de 1914 et des autres provocations révélées par les historiens.  
La guerre au Mali fera peut-être remonter la cote de popularité du président Hollande. Si on ne négocie pas avec les terroristes et s’il faut "tous les tuer", alors il ne faut pas faire croire que l’on prône la paix et les droits de l’Homme - encore faut-il définir l’adversaire et ne pas confondre résistants à l‘oppression et fanatiques, populations humiliées et groupes instrumentalisés.
Elle dira un jour son coût (une heure de Rafale, entre 20 et 40.000 euros, un missile entre 200 et 750.000 euros), bien supérieur à l’aide au développement (en recul de 3% en 2011 pour l’ensemble de l’aide au développement et de 5,6% pour la France) que consacre la France à ce pays.
Elle montrera aussi que l’on peut tuer impunément en Syrie, là où le pouvoir est fort et bien armé (pas de frappe chirurgicale sur le palais de Bachar Al Assad) et qu’il est bien plus facile, théoriquement, de jouer les gendarmes de l’Afrique, de la Libye à la Côte d’Ivoire, du Nigeria au Mali, que de résoudre les problèmes du Moyen-Orient en y faisant respecter les décisions de l’ONU. 

Par Jean Pierre Vallat, né en 1951, a épousé la fille aînée du général Soumaré. Son beau frère a été conseillé du président Amadou Toumani Touré et occupe un poste diplomatique important auprès du pouvoir actuel. Jean-Pierre Vallat précise que ses propos n'engagent que lui.
source : nouvelobs.com





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